"Yeruldelgger", de Ian Manook - Coup de coeur!

Publié le par Paco

"Yeruldelgger", de Ian Manook
Editions Albin Michel/ 2013
647 pages


Je découvre l'univers de Ian Manook avec ce polar et je donne en vrac déjà quelques mots: heurtant, déstabilisant, violent, dur, émouvant, profond, dépaysant, brillant, rythmé, animé soit... Une magnifique découverte.

Un point - fort ici - à relever et qui m'est cher: les personnages. Dans cette histoire, je découvre des personnages vrais, au fort caractère, dotés d'une âme qui prend beaucoup de place durant cette lecture. L'auteur semble coucher les personnages sur le papier au début de l'histoire, et ceux-ci se relèvent ensuite d'eux-mêmes pour continuer à évoluer d'une manière autonome.

Plus précisément ...


L'auteur nous emmène en Asie, entre la Russie et la Chine, dans un pays où il fait extrêmement froid en hiver et où vous subirez les effets de la canicule en été. La Mongolie, pays controversé et bien marqué par l'influence soviétique puis chinoise, sera notre destination et Yeruldelgger Khaltar Guichyguinnkhen, flic intègre cassé par un passé pas si simple, sera notre guide.

Yeruldelgger est commissaire de police à Oulan-Bator, la capitale de ce pays nourri de traditions et de respect, mais aussi frappé par la pauvreté, la pollution et les pressions économiques des pays voisins. C'est dans le désert qu'il va nous emmener, dans les steppes de Delgerkhaan. Une famille de nomades ont fait une étrange découverte près de leur yourte: un tricycle rose enterré dans le sable, avec le cadavre d'une fillette.

Parallèlement, nous allons vers la capitale où sa collègue, Oyun, gère une scène de crime plutôt barbare: trois Chinois ayant été exécutés, émasculés et salement mutilés. Ian Manook, généreux, ne lésinera pas sur les détails. D'ailleurs, globalement, vous allez vous retrouver sur de sacrés putain de scènes de crime!

L'auteur profitera de l'occasion pour nous rappeler à quel point le climat qui règne entre la Chine et la Mongolie est rude et redoutable. L'expression "se retrouver entre le marteau et l'enclume" représentera assez bien ce pays, si l'on inclut encore la Russie!

Ian Manook trouve les bons mots pour nous enfouir complètement dans ce paysage que je ne connaissais pas. Après quelques pages seulement, j'avais déjà l'impression d'être en phase avec cette terre, cette atmosphère et, surtout, avec les habitants. Après quelques chapitres seulement, j'ai eu la sensation de vivre cette histoire, dans un pays très coloré qui nous apporte beaucoup de valeurs fondamentales. Il faut admettre que ce n'est pas donné à tout le monde d'arriver à transmettre une telle émotion à un lecteur.

Le rythme est rapide, c'est le moins que je puisse dire. Pas besoin d'attendre des plombes avant de se faire secouer par des rebondissements bien placés et subtiles. Et, paradoxalement, - étonnement -, nous sommes emportés par un rythme plus calme, serein, propre à ce pays cadencé par les vieilles traditions; un pays qui laisse aller le temps sans le brusquer.

La pertinence du bouquin réside également dans les nombreuses infos que j'ai pu dénicher sur ce pays - je le répète - qui m'est quasiment inconnu. À l'image de ces groupuscules mongoles nazis qui ne connaissent absolument rien sur l'Holocauste mais qui vénèrent Hitler comme un dieu pour son côté nationaliste! Est-ce que l'ignorance rend la connerie moins grave?

Ou encore cette pauvreté extrême à moitié dissimulée, comme pour ces familles de nomades qui vivaient dans les steppes et qui sont à présent condamnées à vivre parmi les rats et les blattes dans les égouts, à proximité des canalisations d'eau chaude de la capitale mongole.

Côté personnages, celui du flic Yeruldelgger m'a pris aux tripes. Cet homme, dont la vie lui a fauché bien des valeurs, est un vrai roc et en même temps un être aux ressentis très affûtés. J'aime sa façon de fonctionner, soit d'aller au but sans vraiment se soucier des convenances, tout en gardant un comportement respectueux et droit. J'aime sa hargne, sa rage, son envie d'aller de l'avant ou encore sa soif de justice.

Un homme calme et serein jusqu'au jour où on tentera de lui retirer sa dernière source de chaleur qui alimente son cœur blessé. Nous retrouverons alors un homme qui va transformer le mot justice en justicier, un être qui encaisse depuis bien trop longtemps.

Le commissaire Yeruldelgger est un battant, un homme qui ne donne pas l'impression d'avoir peur de quoi que ce soit. La crainte est un terme qu'il ne connaît pas, ou plutôt qu'il ne connaît plus. Ce flic n'est pas un héros, c'est juste un flic qui fait son job en faisant tomber pas mal de barrières pour avancer, et toujours en adoptant un comportement intègre époustouflant.

Je pourrais encore parler longtemps des personnages car ils y en a bien quelques-uns qui valent le détour! Ian Manook les met en scène d'une manière remarquable et c'est assez jouissif de les voir évoluer. Les interactions entre tous ces protagonistes sont un grand moment! Je pourrais encore parler d'un jeune gamin courageux et malin qui m'a bien secoué par sa façon de mettre tout son être à la contribution des autres!

Le pays se prête bien pour mettre en avant certaines croyances et savoir-faire ancestraux. Ceux-ci auront une grande importance dans cette histoire. L'âme du guerrier ne sera jamais loin de nous, des personnages. Elle perçoit tout, elle observe, elle aidera peut-être... Yeruldelgger sera confronté - d'une certaine manière - à un obstacle redoutable: lui-même.

En ce qui concerne l'intrigue, pas mal d'éléments vont se rejoindre. La menace va peser de plus en plus lourd pour le commissaire Yeruldelgger, et elle va s'immiscer au plus profond de sa chair. Le flic va être obligé d'intensifier ce qu'il sait déjà faire à merveille: avancer au culot et frapper là où ça fait mal!

Il devra peut-être frotter son visage au fond du gouffre, écrasé de toute part, pour pouvoir trouver le courage de se reconstruire - tel un sage guerrier - et remonter la pente.

La confiance va être mise à rude épreuve, même au sein des forces de l'ordre. Double-jeu, cloisonnement des informations, être sur le fil du rasoir avec la gestion des informateurs, des indics, bref... assez d'éléments pour ne pas céder sa confiance à tour de bras!

Cela sera même encore un peu plus compliqué que ça, mais je ne vais pas non plus tout vous raconter. C'est assez subtil, tout en finesse et, paradoxalement, ça donne l'effet d'un puissant coup de pied au cul!

Le dénouement est d'une douce violence, ou d'une violente douceur...

Le fait d'arriver à ce dénouement est un vrai pincement au cœur, car c'est le genre de bouquin qui me touche intégralement. Heureusement, ce n'est que le premier volet d'une trilogie! Me réjouis d'y retourner pour toutes les émotions qui m'ont parcourues l'esprit!

Par contre, je n'y retournerai pas pour le boodog, ni pour le khuushuur! La cuisine mongole, pas trop pour moi! Le reste, par contre, c'est un régal, une dégustation de grande qualité!

Bonne lecture.

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