"Violence d'Etat", d'André Blanc

Publié le par Paco

"Violences d'Etat", d'André Blanc
Editions Jigal, 2015
263 Pages

On n'aborde pas un polar d'André Blanc comme on approche un roman standard: on réfléchit constamment, c'est de la lecture active, dynamique et productive! On fait tourner un peu ses méninges, cela en vaut la peine, l'auteur est très généreux. Pour résumer, je qualifierais ce polar comme étant entier et accompli.

On accède par une porte un peu spécifique qui nous amène directement au centre de la pègre de haut vol, où les cols blancs tournent les uns autour des autres, inlassablement, comme des vautours ou des requins affamés prêts à décrocher leurs mâchoires d'acier à tout moment pour arracher la chair des leurs comme celle des autres, des hommes faibles, issus de la sphère politique, pour la plupart. Dans ce roman, les protagonistes sont plus vrais que nature, charismatiques, fascinants, à l'image du héros de ce roman, le commandant Guillaume Farel, de la police judiciaire de Lyon. Le GROUPE FAREL, tout un programme! Qui s'y frotte d'un peu trop près se brûlera les ailes comme le Ricard. (L'éditeur est marseillais, j'étais obligé).

Farel. Ce flic fidèle, ayant un grand sens de la cohésion de groupe - sa force! -, nous donne rendez-vous pour la troisième fois, pour mon plus grand plaisir. J'aime ce personnage que j'ai découvert dans "Tortuga's Bank", premier roman de l'auteur. J'aime l'âme de ce flic qui nous a accompagnés et un peu tourmenté dans "Farel", second roman d'André Blanc. J'aime la force de cet homme qui voue un intérêt majeur et capital pour la justice, pour la protection des victimes. Un flic qui arrive à développer et cultiver une puissante hargne quand il s'agit de mettre hors de la circulation des personnes nuisibles, et peu importe à quel niveau social elles se situent.

Envers et contre tous, la loi n'a qu'une seule vitesse, en tout cas à ses yeux. Je vous rassure, ce n'est pas gagné pour autant.

Farel est un chef de groupe que chaque flic, je pense, rêverait d'avoir à ses côtés, un homme qui possède de grandes valeurs fondamentales, des qualités humaines réelles, sincères et un sens tactique plutôt étonnant, voire remarquable. Personnage direct, qui va droit au but, suit son instinct et agit. Il s'impose, c'est vrai, il s'expose, beaucoup, et ne se repose pas vraiment, surtout pas sur ses lauriers.

André Blanc ne donne que rarement un très beau rôle pour la haute sphère politique, - ici, cela ne sera pas une exception - et, à mon sens, il ne peut de toute manière pas vraiment faire autrement. Ses romans suivent toujours une même et importante ligne: la réalité du récit. Donc pour tout ce qui a trait au monde politique, une distribution de rôles flatteurs et élogieux ne serait qu'un mensonge.

Guillaume Farel, notre flic, n'est justement pas le genre d'homme à lécher le cul de ces hommes assis sur des fauteuils en or et qui imaginent qu'ils peuvent, par leur fonction, faire plus ou moins ce qu'ils veulent, impunément. Ce côté-là, franchement, est un pur plaisir et une grande satisfaction.

J'en profite pour relever le fait que les dialogues entre les divers protagonistes sont à tomber. André Blanc nous propose quelques échanges pour le moins houleux, captivants et, surtout, subtils et très aiguisés. C'est du haut niveau, c'est prenant et cela donne une puissante dynamique au récit. Je retiendrai, justement, quelques échanges entre Farel et quelques représentants du monde politique. Encore une fois, c'est du plaisir brut de coffrage.

L'auteur, par ce récit, nous oriente clairement vers un axe bien précis de la politique actuelle: des hommes faibles, fragilisés par leur orgueil, leur manque d'humilité et leur goût très prononcé du pouvoir et du fric. Des hommes qui surveillent leurs propres intérêts avant de s'occuper de ceux du peuple, qui tirent la couverture à eux, au lieu de l'utiliser pour protéger les citoyens. Des hommes souvent influencés par leur environnement, à savoir bureau massif, siège en cuir et petits fours.

L'introduction de ce roman est touchante. Elle représente un bel enchaînement, subtil et intelligent, qui reprend là où le roman "Tortuga's Bank" nous avait laissés: sur le carreau. Pour comprendre, "Farel" est le second roman d'André Blanc mais, chronologiquement, il se déroule avant "Tortuga's Bank".

Nous reprenons contact avec les personnages qui sont quelque peu cassés, c'est vrai. Farel n'en fera pas exception. André Blanc nous accompagne astucieusement vers la suite de l'histoire, en utilisant ces personnages qui doivent impérativement se redresser, évidemment. Farel donnera l'exemple, ou peut-être fera-t-il semblant? Quoiqu'il en soit, il veut être là, avec toute son acuité, sa sensibilité et sa force, face à une enquête qui se révèle délicate. Sensibilité, je ne sais pas si c'est vraiment le bon mot! Quoique.

Le rythme va vite s'accélérer, pas le temps de pleurer. Une enquête plutôt complexe débute pour Farel et son équipe, pas vraiment le temps de traîner, cela serait dommage de rater le train qui les emmène vers des réponses qu'ils ne peuvent pas se permettre de manquer.

Un accident, ou plutôt un carambolage à la périphérie de Lyon. Plusieurs voitures, camions, et bien des morts. Dans ce chaos total, un corbillard calciné, avec les restes d'un cercueil, mais aussi de la poudre et des armes.

Cet état de fait donnera la note de départ, Farel devra suivre le son de la musique mais aussi, et surtout, en modifier les accords. Nous allons nous diriger vers un énorme trafic, conduit et dirigé par des personnes issues d'un milieu bien spécifique. Nous entrons dans la Grande Cour, cela tombe plutôt bien, Farel ne fait aucune distinction de classe! Belles confrontations...

Un trafic dense qui transite entre la France, les Balkans, le Maghreb ou encore l'Allemagne. Moyens musclés, démesurés pour convoyer la marchandise. Ce n'est pas habituel, cela ne ressemble pas à un "simple" go fast, pas avec une armée privée comme protection. Qui commandite tout cela et pourquoi? Cela sera les deux principales questions que devra se poser Farel, et il devra surtout y répondre.

André Blanc utilise quelques paramètres fort intéressants pour cette intrigue: par exemple l'utilisation de milices privées se disant être de simples entreprises de sécurité. Mais, lorsque le nombre de protagonistes, les armes utilisées ou encore les missions exécutées nous font plutôt penser à une armée, on se dit que le terme "agence de sécurité" devient légèrement aberrant. Les armées privées, cela s'est déjà fait et je pense que ce n'est pas encore fini. Tout se privatise, cet aspect-là ne fait pas vraiment exception.

Ou encore la logistique, soit les moyens utilisés pour un trafic d'envergure, comme par exemple, l'utilisation de véhicules mortuaires. Les procédures semblent assez strictes dans ce domaine, mais loin d'être infaillibles. Là encore, ce n'est pas que de la fiction, nous sommes bien d'accord.

Encore un élément intéressant: en suivant cette intrigue, nous pouvons nous rendre compte à quel point il suffit de peu pour faire merder tout une organisation qui fonctionne bien, qui a été étudiée et testée à maintes reprises. C'est comme pour beaucoup de choses finalement, les imprévus ne surviennent pas par là où on l'imaginait - sinon ça ne s'appellerait déjà pas comme ça -, et souvent cela vient d'un paramètre assez négligeable, raison pour laquelle une grande vigilance ne sert parfois à rien.

Lorsqu'on est plusieurs personnes pour atteindre un objectif, il y a toujours le risque de se faire doubler. Sans oublier que l'homme, souvent, est guidé par l'appât du gain ou encore est avide de pouvoir. Tous ces éléments ne sont pas compatibles et la confiance ne suffit plus.

Encore une fois, ici, l'Etat n'y échappe pas. Dans ce polar, frapper dans certaines sphères bien spécifiques fait couler plus de fiente que si l'on frappait réellement dans un sac rempli de merde. Dur constat, oui, mais pas possible d'en développer un autre.

Farel devra la jouer fine et en toute discrétion; verrouiller l'enquête comme il le dit si bien. Mais cela ne suffira probablement pas, tout se sait aujourd'hui, bosser en sous-marin relève presque de l'impossible, surtout lorsque le "beau" gratin est impliqué jusqu'au cou.

Cette enquête qui débute à Lyon nous conduira également à Marseille, à Paris mais aussi à Fribourg, en Suisse. Dans cette ville bordant la Sarine, Farel fera connaissance avec des flics efficaces et coopératifs. Un objectif final semble bien être en place, ceci depuis le début. Une grosse affaire, impliquant bien des personnes, tout rang confondu.

Le dénouement est à l'image de ce qui précède. C'est subtil, malin, fort, et surtout juste. Je n'en dirai pas plus, bien évidemment.

Récit très politique, c'est vrai, mais je crois que le lecteur d'un polar a encore le droit - le devoir? - de réfléchir un peu pour suivre une intrigue. D'autant plus que c'est très intéressant de suivre un homme courageux et droit frapper avec force et intelligence dans l'adversaire afin de l'éclater et le détruire. Farel a un passé, c'est avant tout un guerrier, et ses antécédents se feront ressentir ici.

"Un guerrier est un chasseur. Il calcule tout. C'est le contrôle. Une fois qu'il a terminé ses calculs, il agit. Il laisse aller. C'est l'abandon. Un guerrier n'est pas une feuille à la merci du vent. Personne ne peut le pousser; personne ne peut le forcer à agir contre son gré, ou contre ce qu'il a estimé être le mieux. Un guerrier est entrainé à survivre, et il survit de la meilleure façon qui soit." Citation de je ne sais plus qui.

Bonne lecture. 

Commenter cet article

Guillaume FAREL 10/11/2015 23:31

Merci pour cette superbe critique.

R 31/10/2015 19:16

T'es vraiment puissant comme tu résumes cette histoire ! Encore une fois

Alex-Mot-à-Mots 22/10/2015 13:37

Encore un bon polar chez cette maison d'édition.