"L'anneau de Moebius", de Franck Thilliez --- déstabilisant!

Publié le par Paco

"L'anneau de Moebius", de Franck Thilliez
Le Passage Editions / 2008
597 pages

Le titre est très important et assez révélateur. Soit, il explique pas mal de choses, mais encore faut-il savoir à quoi il fait référence!

L'anneau de Moebius, une magnifique interprétation de la distorsion...

Une fois de plus, l'auteur nous incite à faire tourner nos petits neurones à haut régime. Moult questions vont se chevaucher dans notre "caboche", jusqu'à ce que nous puissions établir notre propre version des choses par rapport à ce que l'auteur nous envoie en pleine figure. Des questions en relation avec notre destin, les possibilités qui s'offrent à nous pour changer les choses, en connaissance de cause ou non.

Ou aller encore plus loin dans le délire: communiquer "en arrière", casser une certaine cohérence temporelle. Vous comprendrez en lisant ce roman. Tout est une question de temps. C'est une histoire de fous qui nous rend fou, dont la trame - de fous - est extrêmement bien amenée.

Tellement bien amenée que nous pourrions presque nous demander si cela était éventuellement plausible. Théoriquement, cela se tient plutôt bien, reste encore la pratique qui est, semble-t-il, une autre histoire.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, jusqu'à ce jour, j'ai complètement zappé ce roman de Franck Thilliez. Je ne me l'explique pas, surtout si je prends en compte qu'il reste pour moi mon auteur de référence, de prédilection. Du moins pour l'instant, car il y a du "lourd" qui émerge un peu partout, des auteurs qui prennent une place non négligeable sur mon podium.

Au début de ce roman, le prologue nous déboussole un peu, cela va vite, très vite, et ça va plutôt fort. En trois pages, nous sommes déjà interloqués, interrogatifs et surtout très curieux. En trois pages, nous nous rendons compte que nous sommes dans du Thilliez "authentique", soit un thriller qui va nous perturber les neurones, les secouer et les marteler. J'emploie le terme authentique car c'est de cette manière que l'auteur m'a attiré dans ses histoires constituées de spirales sans fond, dotées d'une ambiance inquiétante, morbide, avec une trame précise, assez logique et scientifique. Et un peu crade aussi, tout de même. Il s'agit, bien entendu, de ma propre approche vis à vis de cette authenticité. 

Deux personnages clés dans cette histoire: Victor Marchal et Stéphane Kismet. Le premier, jeune flic, vit à Paris avec sa femme enceinte de quatre mois. Le second, maquilleur et plasticien pour des films d'épouvantes, vit dans l'Oise, avec sa femme, dans une immense et vieille demeure, dans un secteur forestier. 

Stéphane Kismet, étrangement, a tendance à faire des rêves assez fracassants, des songes qui semblent avoir un goût de déjà vu, ou encore issus d'un enchevêtrement de coïncidences troublantes. Stéphane Kismet trimballe un lourd et étonnant passé. Des évènements semblent être omniprésents dans sa tête, du moins les conséquences de ces évènements. Bref, un homme au bord de l'implosion. Sa propre vision de la réalité va rapidement se voiler et se distordre. Ou est-ce plutôt la réalité qui va se déformer? Bonne question. 

Quant à Vic Marchal, notre jeune lieutenant, c'est sur une scène de crime assez morbide qu'il va effectuer ses premiers pas. Il sera balancé dans cette enquête d'une manière assez brutale pour deux raisons: d'une part, l'évènement est brutal en lui-même et, d'autre part, ses nouveaux collègues ne seront pas là pour le rassurer. Eh oui, l'auteur nous brosse le portrait d'un tout jeune flic qui va en baver et qui va devoir braver le puissant sarcasme de ses collègues.

Les scènes de crime vont se succéder et se ressembler.

Sacrées scènes de crime soit dit en passant. De la torture à n'en plus finir, de la douleur et de la souffrance; une haute dose de souffrance (ma fameuse authenticité que j'ai retrouvée là). La souffrance sera une chose, mais le lecteur sera également confronté à des pratiques assez déstabilisantes: des expériences sexuelles bien hard, 
bien crades, avec toutes ses dérives aussi malsaines qu'étranges, voire carrément incompréhensibles. Bon, après je sais bien qu'il en faut pour tous les goûts - qui sont tous dans la nature paraît-il -, mais les goûts ici sont assez amers, acides et loin de représenter la nature dans son état pur. C'est crade, c'est sûr! Le physique va prendre une part assez importante, le premier choix n'est pas au goût de tout le monde!

Concernant nos deux personnages, les rêves de l'un vont étrangement ressembler à l'enquête de l'autre, mais avec une particularité tout de même: le facteur temps. Cet aspect me déstabilise...

Franck Thilliez tisse également un bout de sa toile contre un pan bouleversant de l'espèce humaine: les malformations congénitales, les difformités, soit les "monstruosités" que la nature inflige parfois, au hasard, à des personnes qui n'auront qu'une seule issue possible dans leur vie: la souffrance qui, finalement, prend sa source dans le regard des autres. Cet aspect-là aussi m'a déstabilisé.

Tapez sur un moteur de recherche "freaks show", "musée Dupuytren", ou encore "Gueules cassées", vous aurez un petit aperçu de l'un des thèmes de ce roman. Les maladies congénitales existent depuis la nuit des temps. Aujourd'hui, nous comprenons un peu plus pourquoi cela arrive à des malheureuses ou malheureux, mais à l'époque c'était une autre affaire. Ces pauvres gens étaient considérés comme des monstres, des erreurs de la nature. Franck Thilliez nous donnera l'occasion de se faire une petite idée sur ce phénomène tant fascinant pour certains, voire excitant, que douloureux pour d'autres.

Concernant l'enquête sur les crimes, un flic devra baisser la garde, respectivement devra supprimer les barrières qui séparent la logique de l'incompréhension pour localiser, identifier et mettre hors d'état de nuire une personne qui tient plus du monstre que de l'être humain. Les motivations resteront ce que nous attendons de ce roman, de son dénouement. Le lecteur ne sera pas déçu.

Franck Thilliez met en scène des personnages qui nous touchent d'une manière ou d'une autre. A l'image d'un jeune flic qui détruit sa vie toujours un peu plus, n'étant pas tout à fait maître de son parcours de vie, ou encore à l'image de ce personnage étrange qui, lui, semble voir son parcours de vie, tout en étant prisonnier de son destin, évidemment.

Je retiens un élément qui me fascine dans ce roman: c'est en voulant changer le cours des choses que, au bout du compte, on le verrouille et on ne le change finalement pas, ceci en connaissance de cause. Dit d'une manière différente: je crois qu'on ne changera pas son destin.

Nous pourrions même nous poser la question suivante: pourrions-nous modifier le futur si nous le connaissions dans ses moindres détails? L'auteur nous donnera ici quelques éléments de réponses, du moins ses propres réponses. Nous pouvons tourner la question dans tous les sens, ce n'est pas si simple, même en y réfléchissant bien.

Cela reste pour moi une question existentielle.

"Le futur a été créé pour être changé". Paulo Coelho

Bonne lecture.